Avant de travailler sur la représentation politique, il y eut d’abord une expérience du regard.
Pendant plusieurs années, j’ai regardé les retransmissions des séances parlementaires, intégralement, deux fois par semaine. Je cherchais à comprendre les codes, le langage politique, les attitudes, les silences, les relations entre les corps et la parole. Je faisais des captures d’écran, j’analysais les images, je scrutais les visages et les gestes. Plusieurs sculptures pouvaient être engagées simultanément dans l’atelier tandis que je poursuivais cette observation et mes lectures.
L’Assemblée nationale n’est donc pas apparue comme un sujet choisi. Elle s’est imposée progressivement comme le lieu où plusieurs recherches qui existaient déjà pouvaient se rejoindre.
Avant cela, pendant quatre mois, je m’étais installé quotidiennement au Café de Flore pour travailler à mon diplôme des Beaux-Arts. Je photographiais et dessinais les écrivains, les conversations, les retrouvailles, les personnes absorbées dans leurs échanges. J’intégrais ensuite ces photographies et mes dessins, photographiés à leur tour, dans de légères ouvertures pratiquées à la surface du carreau de plâtre. Je garde de cette période un souvenir très intense : je quittais alors les cours théoriques sur l’art contemporain pour me confronter directement à une recherche qui me faisait véritablement exister comme artiste.
Avec le recul, je comprends que ces expériences appartenaient déjà à une même recherche. Au Café de Flore comme devant les retransmissions parlementaires, je regardais des êtres qui parlent, écoutent, pensent, se retrouvent, se confrontent ou se tiennent en silence. Je cherchais moins ce qui était dit que le moment où une pensée, une parole, un geste et un corps semblent ne plus se contredire.
À l’Assemblée, cette recherche a trouvé un terrain d’observation d’une intensité particulière. La lumière, l’architecture, le rituel, l’histoire du lieu, les voix, les silences, les déplacements, les costumes et leurs plis composent un espace où le corps est constamment engagé par la parole. La lumière révèle les plis des étoffes ; le vêtement devient presque une écriture du corps. Cette attention aux plis rejoint notamment mon intérêt pour les recherches photographiques de Gaëtan Gatian de Clérambault, qui avait lui aussi observé dans le vêtement et ses drapés quelque chose de la présence humaine.
Je me suis aussi intéressé aux personnes elles-mêmes. Je cherchais à savoir qui étaient ces hommes et ces femmes que j’observais : leurs parcours, leurs formations, leurs lectures, leurs activités parallèles à la politique. Certains avaient étudié à l’École normale supérieure, d’autres à l’ENA, d’autres encore avaient des formations scientifiques ou techniques. Quelques-uns écrivaient, enseignaient ou poursuivaient d’autres activités intellectuelles. Mais ce n’était pas leur réussite ou leur statut qui me fascinait. C’était parfois leur manière d’être là : une qualité d’écoute, une concentration, une façon de parler, de se taire, de regarder ou simplement d’habiter leur corps.
Il m’est arrivé de ressentir, devant certaines personnes, une forme de résonance ou de communion. Je pouvais avoir le sentiment que quelque chose nous rapprochait : des lectures, une sensibilité, une manière de considérer les autres, un rapport à la vie ou à la pensée. Je sais que cette perception est subjective. Je ne prétends pas connaître leur intériorité. Ce qui m'intéresse est précisément cette expérience de résonance : ce moment où quelqu’un, sans que l’on sache exactement pourquoi, fait apparaître quelque chose qui existe déjà en nous.
C’est peut-être là que se situe l’une des questions fondamentales de mon travail : comment une pensée devient-elle visible dans un corps ?
La pensée ne passe pas seulement par le verbe. Elle apparaît aussi dans une posture, un silence, une écoute, un mouvement, une manière de se tenir, dans les plis d’un vêtement ou dans une relation particulière entre le corps et l’espace. Parfois, quelque chose de plus difficile à nommer apparaît : une présence, une justesse, une aura.
La présence est pour moi la capacité d’un être à habiter pleinement un instant. La justesse apparaît lorsque ce qui est pensé, dit et accompli semble entrer en accord. Et l’aura, lorsqu’elle existe, est peut-être ce qui émane de cette présence et de cette justesse et qui atteint celui qui regarde.
Ces qualités sont rares. Elles ne sont pas nécessairement liées au pouvoir, à la célébrité ou à l’intelligence. Elles peuvent apparaître chez n’importe qui. Mais lorsqu’elles surgissent, elles attirent le regard. Elles donnent le sentiment qu’une vie intérieure affleure à la surface du corps.
C’est cette apparition que je cherche à retenir.
Mes sculptures pourraient alors être considérées comme des dessins qui ont acquis un corps. Le dessin demeure à la surface du plâtre, comme une écriture ; mais le corps se soulève, les vêtements prennent du relief, les plis donnent une profondeur à la figure. Le passage du dessin à la sculpture ne constitue pas une rupture : il prolonge une même attention portée à ce qui devient visible.
Le plâtre s’est imposé dans cette recherche parce qu’il permet précisément cette ambiguïté. Il conserve la possibilité du trait, de l’incision, de l’écriture, tout en permettant au corps de quitter progressivement la surface. Je ne pourrais pas obtenir la même chose dans le marbre ou le bronze. La fragilité apparente du matériau est aussi ce qui me permet de travailler cette frontière entre l’image et le corps, entre le dessin et la sculpture.
L’actualité demeure présente dans ce travail. Elle constitue même une forme de surcroît de contemporain : je travaille avec des êtres, des gestes et des situations qui appartiennent à notre temps, dont certains sont encore en train de se produire sous nos yeux. Mais je ne cherche pas à illustrer l’actualité. Je cherche ce qui, dans une image contemporaine, peut rejoindre une histoire beaucoup plus longue de la représentation des corps et de la présence humaine.
C’est pourquoi je peux reconnaître dans une scène observée à l’Assemblée une qualité qui me renvoie à un tableau de Manet ou de Renoir : non parce que je chercherais à reproduire la peinture, mais parce que je retrouve dans le présent une situation où des êtres sont simplement là, ensemble, pensant, parlant, attendant, écoutant. Le contemporain peut alors devenir tableau.
Je ne cherche donc pas à ajouter une image au monde. Je cherche plutôt à reconnaître, dans le flux des images et des événements, ce qui mérite d’être arrêté, regardé et transformé.
C’est peut-être le sens que prend pour moi l’idée de Pistoletto : un objet en moins plutôt qu’un objet en plus.
Il ne s’agit pas de produire davantage, mais de faire apparaître autrement ce qui existe déjà.
Depuis le Café de Flore jusqu’aux séances parlementaires, des captures d’écran jusqu’aux tableaux-reliefs en plâtre, le même geste se poursuit : regarder longtemps, isoler, comprendre, puis donner un corps à ce qui, dans l’instant, a retenu mon attention.
Je ne cherche pas à représenter des personnalités publiques. Je cherche les moments où une pensée, une responsabilité, une écoute ou une émotion deviennent perceptibles dans un corps.
Je sculpte des corps qui portent une parole.
ARTIST’S STATEMENT
Before turning to political representation, there was first an experience of looking.
For several years, I watched live broadcasts of parliamentary sessions in their entirety, twice a week. I wanted to understand their codes, political language, attitudes, silences, and the relationships between bodies and speech. I took screenshots, analysed images, and scrutinised faces and gestures. Several sculptures could be in progress simultaneously in the studio as I continued my observations and reading.
The French National Assembly did not therefore emerge as a subject I had deliberately chosen. It gradually imposed itself as the place where several strands of research, already underway, could come together.
Before that, for four months, I had gone to the Café de Flore every day to work on my degree at the École des Beaux-Arts. I photographed and drew writers, conversations, reunions, and people absorbed in their exchanges. I then incorporated these photographs, along with photographs of my drawings, into shallow openings made in the surface of plaster tiles. I remember this period as an intense one: I was leaving behind theoretical lectures on contemporary art to engage directly with a form of research through which I truly began to exist as an artist.
Looking back, I understand that these experiences were already part of the same enquiry. At the Café de Flore, as in front of parliamentary broadcasts, I was observing people speaking, listening, thinking, meeting, confronting one another, or remaining silent. I was less interested in what was being said than in the moment when thought, speech, gesture and body seemed no longer to contradict one another.
At the National Assembly, this enquiry found a particularly intense field of observation. The light, the architecture, the ritual, the history of the place, the voices, the silences, the movements, the clothing and its folds combine to form a space in which the body is constantly engaged through speech. Light reveals the folds of fabric; clothing becomes almost a form of writing on the body. This attention to folds connects, in particular, with my interest in the photographic research of Gaëtan Gatian de Clérambault, who also observed in clothing and its drapery something of human presence.
I also became interested in the people themselves. I wanted to know who the men and women I observed were: their backgrounds, their education, their reading, and the activities they pursued alongside politics. Some had studied at the École normale supérieure, others at the École nationale d’administration, while others had scientific or technical backgrounds. A few wrote, taught, or pursued other intellectual activities. But it was not their achievements or status that fascinated me. Sometimes, it was their way of being there: a quality of listening, a concentration, a way of speaking, of remaining silent, of looking, or simply of inhabiting their bodies.
At times, I felt a kind of resonance or communion with certain individuals. I had the impression that something brought us closer: shared reading, a sensibility, a way of considering others, a relationship to life or to thought. I know this perception is subjective. I do not claim to know their inner lives. What interests me is precisely this experience of resonance: the moment when someone, for reasons that remain unclear, brings something to the surface that already exists within us.
Perhaps this is where one of the fundamental questions of my work lies: how does thought become visible in a body?
Thought is expressed not only through words. It also appears in a posture, a silence, an act of listening, a movement, a way of holding oneself, in the folds of a garment or in a particular relationship between the body and space. Sometimes something more difficult to name emerges: presence, a sense of rightness, an aura.
For me, presence is the capacity to inhabit a moment fully. A sense of rightness emerges when what is thought, said and done seems to come into alignment. And aura, when it exists, may be what emanates from this presence and rightness and reaches the person looking.
These qualities are rare. They are not necessarily linked to power, fame or intelligence. They can appear in anyone. But when they emerge, they draw the eye. They give the impression that an inner life is rising to the surface of the body.
It is this emergence that I seek to hold on to.
My sculptures might therefore be understood as drawings that have acquired a body. The drawing remains on the surface of the plaster, like a form of writing; yet the body rises from the surface, the clothing gains relief, and the folds give the figure depth. The passage from drawing to sculpture is not a break, but the continuation of the same attention to what becomes visible.
Plaster established itself as the material for this research because it allows precisely this ambiguity. It preserves the possibilities of line, incision and inscription, while allowing the body to gradually move beyond the surface. I could not achieve the same effect in marble or bronze. The material’s apparent fragility is also what allows me to work at this boundary between image and body, between drawing and sculpture.
Current events remain present in this work. Indeed, they add a further dimension of contemporaneity: I work with people, gestures and situations that belong to our time, some of which are still unfolding before our eyes. But I do not seek to illustrate current events. I look for what, within a contemporary image, can connect with the much longer history of representing bodies and human presence.
This is why a scene observed at the National Assembly can evoke a painting by Manet or Renoir for me: not because I seek to reproduce painting, but because I recognise in the present a situation in which people are simply there, together, thinking, speaking, waiting and listening. The contemporary can then become a painting.
I am therefore not seeking to add another image to the world. Rather, I seek to recognise, within the flow of images and events, what deserves to be held still, looked at and transformed.
Perhaps this is what Marcel Pistoletto’s idea means to me: one less object rather than one more object.
It is not a question of producing more, but of revealing what already exists in a different way.
From the Café de Flore to parliamentary sessions, from screenshots to plaster tableaux-reliefs, the same gesture continues: to look for a long time, to isolate, to understand, and then to give a body to what has captured my attention in a given moment.
I do not seek to portray public figures. I seek the moments when thought, responsibility, listening or emotion become perceptible in a body.
I sculpt bodies that carry a voice.