Deux textes sur les Sculptures:
CHAIR POLITIQUE - EXPOSITION
Autour des sculptures de Franck Sadock
Par Agnès Callu
(PhD/HDR) CNRS – IHTP
« La naissance de l’esprit au sein même de la chair » (Merleau-Ponty)
Avant l’analyse, la sensation. Scrutant les grands carreaux de plâtre de Franck Sadock, j’y ai vu le mouvement sculpté qui toujours me bouleverse. Soudain, la matière est plastique et adaptable ; soudain, corps gravé, elle s’enlace à celui qui s’en saisit, et s’accepte malaxée, telle de la glaise, pour produire une oeuvre. La tentation de la réflexion analytique est consubstantielle au métier d’historien. Pourtant, je dois confesser que c’est bien le regard de plasticienne – sculpteur moi-même – que je posais, au prologue, sur le travail de Franck Sadock. Suivant Emmanuel Levinas, associant audit regard la connaissance comme la perception quand « ce n’est pas l’œil qui voit. Ce n’est pas l’âme. C’est le corps comme totalité ouverte », j’observais un travail ressenti, à l’origine, familier. Tout de suite, j’aimais les empilements. Immédiatement, je comprenais les complexes assemblages ludiques de carreaux souples car dansant, écoutant, militant encore. En un battement de cils, sous la froidure du plâtre, j’entendais le débat politique, la conversation engagée, l’échappée individuelle aussi, de celle ou de celui qui, un instant, s’absente pour engager la rêverie intérieure qu’il s’octroie.
Aussi bien, c’est du langage dont il est question ici, silencieux sous la masse, mystérieux en sous-texte de la matière, réactivé par l’œil qui, d’un point l’autre, balaye le blanc, caresse les courbures et drapés antiques, s’amuse de traits au design graphique contemporain. Sculpture et Politique. Le duo n’est pas inédit, de nombreux artistes désignant, par la figuration d’un marbre, le sens d’un « encartement » personnel. Chez Franck Sadock, la Politique est distanciée, objectivée, regardée, en définitive, comme un objet prétextuel, proposant à l’artiste « une bibliothèque de gestes »  inépuisables.
Franck Sadock, et il faut revenir sur le procès de son travail, écoute et visionne les débats parlementaires. Là, à la façon d’un photographe « a-politique » qui traque postures et attitudes, il encapsule une image. Et l’ « imago » capturée devient alors le modèle. Une fois encore, puisque l’artiste me fait la confiance d’ouvrir son atelier, m’autorisant à poser un regard critique sur son travail, je comprends « ailleurs », modèle moi-même. Mais la situation est toute autre. Quand je pose,  dénudant une nuque ou un début de hanche, je discute, au réel ou symboliquement,  avec le créateur pour sonder ses yeux, lire sa « pensée-dessin », imaginer la greffe de « MOI » dans son travail. Il me parle alors, racontant, comment, au commencement, les lignes primitives courent sur la page blanche. Chez Sadock, ni gamme, ni modèle posé. La plaque de plâtre est feuille de papier. En empathie, soumis à l’agitation télévisuelle et théâtrale, de prises de paroles fracturées, l’artiste, contrôlant l’éparpillement de sonorités internes, par l’épaisseur du matériel et grâce à elle, assure la métamorphose et fait surgir le corps imaginaire.
Malraux chante les œuvres héroïques « en présence ». Franck Sadock hisse, pour sa part, des hauts-reliefs qui, transhumanisés en même temps que s’alignant à la façon de sarcophages, parlent, seuls, ensemble,  au sujet regardant. Quelle étrangeté que de circuler sur le continent de figures taiseuses et cependant installées dans l’éloquence la plus vive quand elles engagent « la dispute politique » ! Comment ne pas relire alors Françoise Dastur et son plaidoyer pro domo « pour une non-hétérogénéité de la Chair et du Langage » ?
 Au réel, Franck Sadock ne fait rien d’autre : il dilate le territoire du mur, cassant les carreaux, ou tout au contraire, les agençant, pour, dans les creux comme à la pointe des reliefs, produire d’étonnants retours d’expérience sculptés, à l’articulation, du discours, de la narration et de l’évènement, promeneurs solitaires ou foule bruissante, témoins attentifs aux recompositions d’ordres politiques, à la bordure de l’épiphénomène autant que du Chaos.

Ma démarche artistique vient d’une hallucination que j’aurai eue assez tôt et à partir de laquelle des formes blanches, lumineuses et minérales auraient surgi des murs pour prendre la parole et faire taire des sons et des bruits indésirables ou stopper un monologue intérieur que seul, je ne parvenais pas à faire cesser.
Cette scène évoque aujourd’hui un appel à l’autre, un besoin de trouver un allié.

Francis Ponge, dans « La rage de l’expression » et son poème en prose, « Le carnet du bois de pins », emploie une métaphore pour signifier l’importance d’une communion :
« Leur assemblée rectifia, modifia ces êtres qui, seuls, se seraient bellement tordus de désespoir ou d’ennui (ou d’extase), qui auraient supporté tout le poids de leurs gestes, ce qui aurait finalement constitué de très belles statues de héros douloureux. Mais leur assemblée les a délivrés de la malédiction végétale. Ils ont la faculté d’abolir leurs expressions premières, permission d’oublier… ».

D’une assemblée l’autre, il y a ce désir que j’ai par ailleurs de saisir, depuis plus d’une quinzaine d’années, à travers les séances à l’Assemblée nationale retransmises chaque semaine, ce qui relève de l’intime à travers ce que je nomme « la plasticité du langage politique».
C’est donc de la conjugaison de cette révélation et de ma curiosité sur le langage et ses codes de fonctionnement social que va naître une œuvre silencieuse consacrée entièrement à l’échange qui trouve son inspiration dans un lieu où règne l’éloquence.

A partir de carreaux de plâtre, je réalise des sculptures qui prennent la forme de hauts-reliefs, où des lignes gravées en surface rejoignent des masses de plâtre sur différents niveaux.
Le carreau de plâtre est fabriqué en série et de manière industrielle, il s’apparente à la feuille blanche. Je travaille ce matériau minimaliste de manière relativement autonome, chaque élément est unique dans ce qu’il représente mais il a aussi sa place parmi des carreaux assemblés, de sorte qu’un grand mur puisse se constituer.

Les formes en relief sur le carreau sont découpées et sculptées, pour prendre l’aspect de corps recouverts d’étoffes aux plis creusés - le statut du pli correspondant depuis l’Antiquité à la puissance de penser et au pouvoir politique. L’alliage du creux et du plein qui anime chaque vêtement ou drapé participe d’une
« jouissance scopique» si l’on se réfère au psychiatre et photographe Gaëtan Gatian De Clerambault.
Le regardeur se confronte alors à des corps d’une grande consistance, l’œuvre reste ouverte car il y a cette étendue à la lisière des formes sculptées qui se prolonge dans l’espace, sur les parois de la pièce. Cette étendue génère le désir de combler, de manière imaginaire, le rapport entre la surface (les visages et les mains) et les reliefs (les corps).

J’élimine toute distance, les corps se touchent, se superposent en de nombreux endroits, ces contacts provoquent un tumulte, une violence. Pourtant, à travers la composition des figures, on pressent une rencontre harmonieuse, une recherche de beauté, une volonté de trouver un accord entre parole et geste.
L’ensemble laisse supposer, pour le regardeur, qu’une ambiguïté relationnelle s’installe sur les bancs de l’Assemblée. Un rapprochement physique et intellectuel nécessaire, selon moi, afin que la représentation des corps trouvent une densité. Cette densité- comme cette tension, je cherche à l’immobiliser, à la rendre permanente; elle se vérifie lorsqu’il y a échange entre les hommes et les femmes politiques et surtout une articulation possible dans le temps, entre pensée, son et langage.

C’est un instant d’authenticité qui émane du mur et qui laisse transparaître un certain penchant pour un ordre positif, loin des confusions, des distorsions, de l’hyperbole dont le monde actuel se fait l’écho.
Si une voix devait se faire entendre à travers cette œuvre, elle serait comme réconciliée, débarrassée des inquiétudes du jeune artiste que j’étais qui tentait de filtrer les paroles et les bruits des parois d’une pièce afin d’isoler ceux qui gênaient une trop exclusive intériorité, un long et difficile processus artistique mêlé à une recherche de « sublimation pure ». 

J’ai ce désir permanent de trouver des formes nouvelles qui se traduisent concrètement dans le matériau par une alternance de formes creuses et pleines. Ces formes ne surgissent pas toujours de manière spontanée mais par un exercice de perception qui intègre le visible et non pas, dans ce cas, l’invisible mais ce qui serait de l’ordre du dissimulé.
" Il ne faudrait plus décrire la vie des gens mais seulement la vie, la vie toute seule, ce qu'il y a entre les gens... L'espace, le son et les couleurs ".                                               
Jean-Luc Godard


ABOUT SCULPTURE

When politicians can be seen and heard through art

"Not to write about people's lives anymore, but only about life -life itself . What lies in between people: space, sond and color."
Jean-Luc Godard

My inspiration comes from a hallucination I had at a young age, during which bright white mineral shapes appeared from the walls and started to speak, silencing the undesirable sounds and noises. An interior monologue I was unable to stop. At present, this scene evokes the desire to reach out to others and the need to find an ally.

For more than ten years, watching the weekly broadcasts of the debates in the French Parliament, I have had the desire to catch the intimate through what I call « the plasticity of political language ». At this point, let me underline that although I want to feel closer to political thinking, my aim is not to get involved. With my work, I want to create better understanding between people. Because in my belief, political language is mainly about the relation with others.

Accordingly, these works emerged from this particular combination of the revelation I had and my interest in political language and social behaviour. Silent and yet entirely devoted to exchange, my sculptures found their inspiration in a place where eloquence reigns.
I create sculptures with raised shapes on the surface or engraved lines joining plaster forms at different levels. The plaster tile that resembles to a blank sheet is mass produced, using industrial techniques. I work this material in an exclusive manner and each piece is unique in what it represents, yet it fits perfectly together with the other tiles so that a large wall can be built.
The raised shapes on the tile are cut out and sculptured. They look like bodies covered by fabric with deep folds - the fold, since Ancient times corresponding to the strength of thought and political power. The combination of hollow and full, that gives life to each piece of clothing or drape and contributes to a “radioscopic pleasure” (reference to psychiatrist and photographer Clerambault).
The observer is confronted with bodies of a strong consistency. The sculpture remains open thanks to the expanse at the borders of the sculpted shapes. These extend into space, onto the walls of the room. This space generates a desire to imagine a way to create a link between the surface (the faces and hands) and the raised forms (the bodies).

All distance has been erased, the bodies touching each other, superimposed in numerous places. The contact is causing some kind of violence. Yet one can feel harmony, a search for beauty, a desire to reach a balance between word and gesture in the composition of the figures.
The observer supposes that a relational ambiguity settles on the benches of Parliament. I believe a physical and intellectual comparison is necessary in order for the bodies to show an appropriate depth. I have sought to immobilize and immortalize both this density and tension, confirmed during the political exchanges and especially when thoughts, sounds and language are linked with each other.
It is a moment of authenticity that is expressed by the sculptures, a distinct inclination towards positive nature, the contrary of confusion and distortion.

If the sculptures had been given a voice, it would be a peaceful one, cleared from the worries that I once had as a young artist. I kept trying to filter the words and noises from within a room in an attempt to isolate those that disturbed my over-exclusive interior. A long and difficult artistic process combined with a need for “sublimation”.

I have a constant desire to discover new shapes that can be justly translated through an association of hollow and full forms. These shapes do not always appear spontaneously, but sometimes through visual practice, a perception exercise that includes the visible and the hidden rather than the invisible.
All works © FRANCK SADOCK 2013.
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